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Brève évocation d’ancestrales compréhensions de l’esprit et de l’âme
En des temps préhistoriques, nos ancêtres tentèrent de localiser les pouvoirs utiles et les pouvoirs nuisibles qui leur semblaient émaner des êtres et des choses.
Ainsi, d’après les fossiles, au Néolithique, le crâne était reconnu comme la "source" principale du pouvoir mystérieux qui agit en et par nous.
Beaucoup plus tard, pour les prêtres mésopotamiens (2.000 ans avant notre ère), voire pour les prêtres sumériens (-4.000 ans),
tous observateurs privilégiés du comportement des êtres avant la mort puisque ordonnateurs des sacrifices d’animaux, et même d’hommes,
ce pouvoir était censé résider dans les viscères, plus précisément dans la vésicule biliaire.
En Egypte, probablement quelque 3.000 ans avant J.C., d’autres "spécificités" du pouvoir mystérieux manifesté par l’humain, sont reconnues émaner d'autres organes,
du cœur pour la connaissance et l’intelligence,
de la poitrine pour le courage,
du ventre pour les activités physiques.
Quant aux rédacteurs de la bible, influencés par les cultures environnantes, ils prescriront même :
"Seulement tu veilleras à ne pas manger le sang, car le sang, c’est l’âme ; tu ne mangeras donc pas l’âme avec la viande. Tu ne le mangeras pas mais tu le verseras par terre comme de l’eau." (cf. Dt. 12, 23-24).
A vrai dire, nous ne savons pas si l’expression c’est l’âme correspond aux concepts qui prévalaient en Israël six siècles avant J.C..
D’ailleurs, si l’on se réfère à la version espagnole de la Bible :
"Tan sólo ten cuidado de no comer la sangre, porque la sangre es la vida, y no comerás la vida con la carne. No la comas ; derrámala en tierra como el agua." (cf. Dt. 12, 23-24),
le sang n’est point l’âme mais la vie !
Quel exégète répondra avec assurance ?
A la même époque, époque exceptionnelle dans l’histoire de l’humanité, Pythagore (- 572, - 497) imaginera deux entités essentielles,
- l’une, le Phrenes (l'intelligence) sise dans le cerveau,
- une seconde, le Thumos (la partie active de l'âme) dans le cœur,
entités considérées comme principes vitaux.
Nous parlons d’époque exceptionnelle car elle fut également celle de Lao-Tseu (- 570, - 490) et de Confucius (- 551,- 479).
Par la suite, Démocrite (- 460, - 370) privilégiera le cerveau où selon lui, réside l’intelligence tandis qu’Hippocrate (- 460, - 377) considèrera les principes vitaux comme véhiculés par l’air.
Courte digression : Démocrite, après avoir médité sur les fines particules qui composent la poussière, "proposa" la notion d’atome ; gardons-nous cependant des vulgarisations faciles qui tentent de nous faire croire qu’aux temps antiques, les Grecs connaissaient déjà cette structure intime de la matière, à l’instar de nos physiciens ! (fin de digression).
Aristote (-384, -322), s’inspirant d’Hippocrate, verra dans les nerfs, les vecteurs au sein des corps, des principes vitaux contenus dans l’air,
les vecteurs de ce qu’il nomma entéléchie :
"Ce qui naturellement fait mouvoir le corps, qu’il nomme entéléchie, d’une autant froide invention que nulle autre, car il ne parle ni de l’essence, ni de l’origine, ni de la nature de l’âme, mais en remarque seulement l’effet." (cf. Michel de Montaigne parlant d'Aristote – Essais, II, 12).
L’entéléchie est un concept que nous pouvons d'ailleurs, comparer à ceux :
- de substance selon Descartes,
- de monade qui, pour Leibniz (1646 – 1716), simple, autonome, impénétrable, omniprésente, serait l’élément actif des êtres et des choses,
- d’entité créatrice d’ordre transcendant (de caractère divin), désormais crédible de par les récentes avancées scientifiques.
Néanmoins, ce furent les platoniciens et les néoplatoniciens qui écrivirent les premières "lettres de noblesse" de l'âme et de l’Esprit :
".... ce qui produit le feu en lui donnant forme doit agir selon une raison (logos), que peut-il être d’autre qu’une âme, qui est capable de produire le feu, c’est à dire à la fois une vie et une raison formelle (logos), les deux étant une seule et même chose.
C’est pourquoi aussi Platon dit que, dans chacun de ces éléments, il y a une âme, et ce terme d’âme, il ne l’entend pas autrement que comme une âme produisant précisément ce feu sensible." (cf. Plotin –Traité 38 – 11, 40).
Plus précisément, les néoplatoniciens virent dans l’âme une émanation de l’Esprit, dotée ainsi de pouvoirs spirituels.
Pour eux, il fallait aussi :
"que l’Esprit vive toutes les vies et sous tous leurs modes et qu’il n’y ait rien qu’il ne vive....,
Il est donc dans la nature de l’esprit de se transformer en toutes choses" (cf. Plotin - Traité 38 – 13, 15 et 25).
La notion de pneuma fit également école.
Selon Erasistrate d’Alexandrie, médecin (-320 ?,-250), l’énergie vitale nécessaire au corps (pneuma zoticon) va au cœur grâce aux veines pulmonaires, tandis que l’énergie vitale nécessaire au psychisme (pneuma psychicon) rejoint le bulbe rachidien par l’intermédiaire des nerfs,
une théorie reprise et rénovée, bien plus tard, par Galien (131, 201).
Galien, médecin grec dont les avis firent autorité en Occident jusqu’au XVII ème siècle, désireux de prendre en compte l’ensemble des fonctions animales et psychiques des êtres, imagina en effet, un pneuma trin composé de :
- un pneuma physicon inhérent aux aliments et destiné au foie où résiderait ce pouvoir qui anime le corps,
- un pneuma zoticon qui, véhiculé par les veines jusqu’au cœur, agirait comme médiateur entre le pouvoir animant le corps et le pouvoir des sentiments et des passions,
- un pneuma psychicon qui, transporté au cerveau par le sang, serait nécessaire à l’intelligence et aux facultés.
Comment ce pneuma pouvait-il être un et multiple ?
Galien s’abstint de le préciser ; il est cependant fort probable qu’il fut influencé par les platoniciens.
Citons aussi Philon d’Alexandrie (philosophe grec de confession juive, vers - 20, 45), pour qui, à l’instar des esséniens, la partie matérielle de l’âme est le sang, âme qu’il croyait composée d’air et de feu. (cf. Vie de Moïse – 1, 9).
Adepte de la métempsycose, Philon considèrera même l’espace qui nous environne, comme le séjour permanent des âmes avant leur incarnation, et imaginera dans les parties supérieures du ciel, le domaine des esprits.
Par la suite, quelques responsables religieux chrétiens, après avoir pris le contrôle des "sciences médicales", tenteront d’intégrer dans leurs croyances, des théories métaphysiques fondées sur l’étude des dissections,
tentatives osées qui conduiront les évêques, au synode de Reims en 1131, à interdire, au haut clergé, la pratique de la médecine ; le pape Innocent III (1160, 1216), condamnera même les médecins qui oeuvrent sans la présence d’un religieux.
Cependant, ne nous étonnons pas trop de ces comportements car à l’époque les connaissances étaient très primaires et les notions d'énergie vitale, de pneuma, d’âme et d’esprit, particulièrement floues.
Les exemples abondent :
- Léonard de Vinci (1452 - 1519), se référant aux dissections qu’il pratiquait couramment, en viendra à croire qu'il y a transformation de l’esprit vital provenant du cœur, en esprit animal, dans la partie inférieure du cerveau, le rete mirabilis,
- Berengario de Carpi (1460 ? - 1530 ?), de Bologne, considérera que l'esprit vital est transformé en esprit animal au contact des sécrétions ventriculaires,
- André Vésale (1514 - 1564), flamand, dit père de l'anatomie moderne, condamné par l’inquisition, tentera de montrer que les ventricules cérébraux sont destinés à la conservation des esprits animaux,
- André Césalpin (1519 - 1603), docteur et botaniste italien, arguant que le cœur est le premier organe qui émerge de l’embryon, reconnaîtra en celui-ci, le siège de l’âme végétative,
- Van Helmont (1577 - 1644), médecin flamand, imaginera une entité immatérielle, l’archée, censée représenter l’âme sensitive en charge de toutes les fonctions du corps ; il la situera même au niveau de l’estomac.
Descartes (1596, 1650), lui aussi, se fourvoiera :
"Mais, à mon jugement, ceux qui repasseront souvent dans leur esprit les choses que j'ai écrites dans ma seconde Méditation, se persuaderont aisément que l'esprit n'est pas distingué du corps par une seule fiction ou abstraction de l'entendement, mais qu'il est connu comme une chose distincte, parce qu'il est tel en effet ...,
toutefois je dirai encore ici qu'il me semble que c'est une chose fort remarquable, qu'aucun mouvement ne peut se faire, soit dans le corps des bêtes, soit même dans les nôtres, si ces corps n'ont en eux tous les organes et instruments, par les moyens desquels ces mêmes mouvements pourraient aussi être accomplis dans une machine ; en sorte que, même dans nous, ce n'est pas l'esprit (ou l'âme) qui meut immédiatement les membres extérieurs, mais seulement il peut déterminer le cours de cette liqueur fort subtile, qu'on nomme les esprits animaux, laquelle, coulant continuellement du coeur par le cerveau dans les muscles, est cause de tous les mouvements de nos membres ...."(cf. Quatrième Réponse, 178).
A elles seules, ces différentes compréhensions de l’esprit, de l’âme et du rôle des organes, montre à l’évidence, l’impact des connaissances dans le raisonnement philosophique, ipso facto, dans le débat théologique,
et en conséquence, combien certaines compréhensions erronées du monde condamnent, à jamais, nombre de discours, même énoncés par d’illustres personnages.
Denis Diderot (1713 - 1784) et Jean d’Alembert (1717 - 1783) en furent conscients.
Dans une Encyclopédie qui reprend l’ensemble des connaissances à leur époque, ils conclurent :
"Non seulement nous ne connaissons pas notre âme, ni la manière dont elle agit sur les organes matériels, mais, dans ces organes mêmes, nous ne pouvons apercevoir aucune disposition qui détermine l’un plutôt que l’autre à être le siège de l’âme.".
Il y aura encore quelques tentatives en vue de localiser l’âme et l’esprit, mais à ce propos et quant aux causes primordiales, depuis le XIXème siècle les scientifiques avec leur compréhension mécaniste du monde, "enferment" les philosophes et les théologiens dans une remarquable non-créativité.
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