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Oui, comme le clamait déjà Aristote :
"Celui qui veut savoir, doit croire",
mais aussi, toute croyance nécessite des raisonnements.
Ainsi, comment théologiser aujourd’hui sans avoir préalablement médité le fait que non seulement nous transcendons constamment les choses pour en juger et en user, mais qu’en outre, nous sommes désormais capables d’en pénétrer la plus extrême intériorité,
nous étant l’entité créatrice qui nous anime et qui raisonne sous le couvert du je (moi, ego, sujet, esprit).
La compréhension commune de l’état de transcendance et de la raison s’en trouve dès lors bouleversée car pour que cela soit possible, il faut que cette entité soit transcendante par nature et non point devenue transcendante seulement après son implication dans l’homme.
Nous voici donc fort éloignés du discours prononcé par le pape Benoît XVI à l'Université de Ratisbonne (septembre 2006) : "Foi, Raison et Université" ; souvenons-nous.
Après s’être référé à un dialogue entre l'empereur byzantin érudit Manuel II et un Persan lettré, dialogue probablement retranscrit durant le siège de Constantinople, entre 1394 et 1402 :
"Dieu ne prend pas plaisir au sang, dit-il, et ne pas agir selon la raison (‘σύν λόγω’) est contraire à la nature de Dieu. La foi est fruit de l'âme, non pas du corps. Celui qui veut conduire quelqu'un vers la foi doit être capable de parler et de penser de façon juste et non pas de recourir à la violence et à la menace... Pour convaincre une âme douée de raison, on n'a pas besoin de son bras, ni d'objets pour frapper, ni d'aucun autre moyen qui menace quelqu'un de mort ...",
Benoît XVI poursuivit :
"À partir de là, pour la compréhension de Dieu et du même coup pour la réalisation concrète de la religion, apparaît un dilemme qui constitue un défi très immédiat. Est-ce seulement grec de penser qu'agir de façon contraire à la raison est en contradiction avec la nature de Dieu, ou cela vaut-il toujours et en soi ? Je pense que, sur ce point, la concordance parfaite, entre ce qui est grec, dans le meilleur sens du terme, et la foi en Dieu, fondée sur la Bible, devient manifeste. En référence au premier verset de la Genèse, premier verset de toute la Bible, Jean a ouvert le prologue de son évangile par ces mots : « Au commencement était le λογος ». C'est exactement le mot employé par l'empereur. Dieu agit « σύν λόγω », avec logos. Logos désigne à la fois la raison et la parole – une raison qui est créatrice et capable de se communiquer, mais justement comme raison. Jean nous a ainsi fait don de la parole ultime de la notion biblique de Dieu, la parole par laquelle tous les chemins souvent difficiles et tortueux de la foi biblique parviennent à leur but et trouvent leur synthèse. Au commencement était le Logos et le Logos est Dieu, nous dit l'Évangéliste. La rencontre du message biblique et de la pensée grecque n'était pas le fait du hasard ...".
Certes l’on agit selon des actes qualifiables de raisonnables ou de raisonnés (ce qui est tout autre que d’agir selon la raison),
mais on ne peut aucunement parler d’une raison qui est créatrice, la raison n’est pas un "opérateur" ; en réalité, la raison est un concept représentatif de facultés qui permettent de reconnaître, de juger, de choisir, …, de créer et de décider.
Quant à la foi, bien évidemment elle n’est pas le fruit de l’âme.
A l’instar du corps, notre identité physique, qui est le réceptacle de structures biologiques (les cellules),
l’âme, représentative de notre identité spirituelle, est le réceptacle des activités transcendantes, de caractère divin, qui caractérisent chaque être,
activités transcendantes qui, lorsqu’elles émergent de l’état de conscience, permettent d'exprimer notre compréhension du monde et nos croyances.
La théologie et la philosophie nécessitent, plus qu’hier, une très grande rigueur conceptuelle et sémantique !
Nous adhérons cependant à la remarque de Benoît XVI : la rencontre entre le message biblique et la pensée grecque ne fut pas le fait du hasard.
Hélas, les théologiens catholiques privilégièrent la tradition biblique au détriment de l’universalisme grec, et s’enfermèrent dans un dogmatisme archaïque dont aujourd’hui, ils ne savent pas comment s’extraire.
Précisons en outre, que ce processus de déshellénisation est bien antérieur aux orientations spirituelles singulières rapportées par le pape :
"La déshellénisation apparaît en relation avec les préoccupations de la Réforme du XVIe siècle. Étant donné la tradition des écoles théologiques, les réformateurs ont fait face à une systématisation de la foi, entièrement déterminée par la philosophie, pour ainsi dire une définition extérieure de la foi par une pensée qui n'émanait pas d'elle. De ce fait, la foi n'apparaissait plus comme une parole historique vivante, mais comme enfermée dans un système philosophique. Face à cela, la sola scriptura cherche la figure primitive de la foi, telle qu'elle se trouve à l'origine dans la Parole biblique. La métaphysique apparaît comme un présupposé venu d'ailleurs, dont il faut libérer la foi pour qu'elle puisse de nouveau redevenir pleinement elle-même. Avec une radicalité que les réformateurs ne pouvaient prévoir, Kant a agi à partir de ce programme en affirmant qu'il a dû mettre la pensée de côté pour pouvoir faire place à la foi. Du coup, il a ancré la foi exclusivement dans la raison pratique et il lui a dénié l'accès à la totalité de la réalité.
La théologie libérale des XIXe et XXe siècles a amené une deuxième vague dans ce programme de déshellénisation, dont Adolf von Harnack est un éminent représentant. Du temps de mes études, tout comme durant les premières années de mon activité universitaire, ce programme était aussi fortement à l’œuvre dans la théologie catholique. La distinction de Blaise Pascal entre le Dieu des philosophes et le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob servait de point de départ.".
Par bonheur, en ce début de troisième millénaire, les sciences, en particulier la neurobiologie, ouvrent sur une compréhension révolutionnaire du phénomène de la vie.
Cette compréhension qui pour l’esprit en quête des causes primordiales, incite à reformuler les concepts de raison, de conscience et de pensée,
conduit notamment à reconnaître le caractère dual du monde : cogito ergo mundus vivit (je pense donc le monde vit).
Cette compréhension permet également de postuler avec assurance, l’implication permanente dans le réel, d’une entité créatrice d’ordre transcendant, mais non-omnipotente, avec tout ce que cela présuppose, entre autres, par nécessité :
une omnipotence, une transcendance suprême, Dieu.
Il s’agit ainsi plus que d’une banale synthèse entre le néoplatonisme (le plotinisme) et le cartésianisme.
Quand ces faits seront-ils reconnus ?
Alors et alors seulement, un dialogue fructueux pourra s’instaurer entre les hommes de bonne volonté.
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