|
Page 5 sur 6
En toutes civilisations les hommes eurent le pressentiment fort de communications entre le réel et son (un) au-delà ; les rêves par exemple, furent reconnus porteurs d’informations.
Les mythes et les coutumes se nourrirent dès lors d’expériences personnelles donnant naissance à une mystique prisonnière des sens,
et l’on en vint à parler de ce qui est pour toujours caché, inaccessible, inexprimable (on en parle encore), comme si cela était visible.
Au début de notre ère, ce pressentiment conduisit quelques pères de la chrétienté empreints de culture grecque, à s’interroger à propos de l’implication permanente d’une entité créatrice de caractère divin (du Divin),
voire de Dieu, dans l’univers,
Septimius Tertullien (155 ? – 220 ?) prônant, par exemple :
"Dieu est le créateur et pourtant Il n'est pas seul.".
Cette problématique était une gageure,
d’une part en raison des connaissances primaires qui prévalaient à l’époque,
d’autre part parce que ces pères fondateurs devaient intégrer dans leur compréhension platonicienne et aristotélicienne du monde, en particulier de l’Un, du Bien et de l’âme, le rôle d’un Dieu issu de la tradition biblique et celui d’un prophète Jésus (ce ne fut qu'au concile de Nicée I, en l'an 325, que le Christ fut proclamé de même nature que Dieu).
Elle a nécessité la synthèse de moult sensibilités et de nombreux compromis, sous le couvert d’âpres discussions entrecoupées d’anathèmes.
Parmi ces sensibilités, rapportons celles analysées par Maxime Le Confesseur (580 - 662) :
"- Arius confessait les trois hypostases mais niait l'Unité ; en d’autres termes, il ne reconnaissait pas la Sainte Trinité consubstantielle,
- Sabellius confessait l'Unité mais niait la Trinité, car il disait que Père, Fils et Saint-Esprit sont les mêmes,
- Macedonius vénérait des choses semblables à Arius car il supposait que le Saint-Esprit est une créature,
- Semblablement, Nestorius disait qu'il y a une différence de nature au sujet de l'Un de la Sainte Trinité ; il ne confessait pas l'union car il disait que cette union n'est pas faite selon l'hypostase,
- Eutychès confessait l'union mais niait la différence selon l'essence et introduisait une confusion des natures." (cf. Opuscules Théologiques et Polémiques - Maxime le Confesseur, la charité, avenir divin de l'homme - Beauchesne, Paris 1976).
La manière d’exprimer l’"état d’être de Dieu" nécessita donc la condamnation de nombreuses doctrines, en particulier :
- l'arianisme au concile de Nicée (en 325) convoqué par l'empereur romain Constantin,
- le nestorianisme de Nestorius et Pelage au concile d’Ephèse (en 431) ; ces théologiens, arguant du fait que les deux natures, divine et humaine du Christ, sont nettement distinctes, voire séparées, ne reconnaissaient pas la Vierge Marie comme "Mère de Dieu",
- le monophysisme, au concile de Chalcédoine (en 451), qui donnait la primauté à la nature divine du Christ au détriment de sa nature humaine, voire, qui confondait les deux natures.
L’acte de foi et de raison (de logiques de raisonnement) : "Je crois au Saint-Esprit qui procède du Père", fut ainsi dogmatisé en 381, à Constantinople.
A vrai dire, la confusion n’était pas totalement levée puisqu’en 675, il fut décrété :
"Voici comment parler de la sainte Trinité : on doit dire et croire qu'elle n'est pas triple mais trine. On ne peut dire justement que la trinité soit en un seul Dieu, mais qu'un seul Dieu est trinité. Dans les noms de personnes qui expriment les relations, le Père est référé au Fils, le Fils au Père, le Saint-Esprit aux deux. ....
Le Père est Père, non par rapport à lui-même, mais par rapport au Fils. Le Fils est Fils, non par rapport à lui-même, mais par rapport au Père. De même, le Saint-Esprit ne se réfère pas à lui-même, mais au Père et au Fils parce qu'il est appelé l'Esprit du Père et du Fils..... Même dans les noms dont la trinité a voulu que chaque Personne fut désignée, elle n'a pas permis qu'on comprenne l'une sans l'autre : le Père, en effet, ne peut être connu sans le Fils et le Fils n'est pas découvert sans le Père. La relation elle-même, dans sa dénomination personnelle, empêche de séparer les personnes et quand elle ne les nomme pas ensemble, elle les indique ensemble. .... Le Père a l'éternité sans naissance, le Fils l'éternité avec la naissance, le Saint-Esprit, la procession sans naissance, avec l'éternité." (cf. Concile de Tolède - FC 11-28).
Par la suite, en Espagne, en Gaule et en Italie, cette expression des relations divines fut supplantée par le concept lapidaire :
"Je crois en l'Esprit-Saint, qui règne et donne la vie, qui procède du Père et du Fils,
(Et in Spiritum Sanctum, Dominum et vivificantem, qui ex Patre Filioque procedit)".
Charlemagne (747 ? - 814) demanda d’ailleurs au pape Léon III, de généraliser le Filioque à l'ensemble de la chrétienté, mais l’Eglise de Constantinople, confortée par la vive opposition des Grecs, rejeta cette démarche prétextant qu’elle était unilatérale et non conciliaire.
Etait-ce pour justifier et consolider son indépendance vis-à-vis de Rome ?
Quoi qu’il en soit, la rupture fut consommée en 1054 et conduisit à un schisme toujours d'actualité.
*
Fait remarquable, au XIIIe siècle le principe trinitaire s’enrichit à nouveau, lorsque saint Thomas conforta le Filioque par le biais d’un processus analogique de type néo plotinien (certains vous diront augustinien) :
"Le Fils procède par mode d'intelligence, en tant que Verbe ; le Saint-Esprit procède par mode de volonté, en tant qu'amour. Or il est nécessaire que l'amour procède du Verbe : en effet, nous n'aimons pas une réalité, sinon à la mesure même où nous l'appréhendons par une conception de l'esprit. A partir de cela, il est donc manifeste que l'Esprit procède du Fils." (cf. Somme théologique - I, 36, 2).
Plus précisément, estimant que les relations relèvent toutes d’un ordre spirituel (de l'esprit) et que les états de la matière sont en contact, sans plus, saint Thomas en vint à distinguer :
- la relation par mode d'hypostase (per modus hypostasias) qui, enracinée au tréfonds de l'homme, le fait être qui il est,
- de la "relation en tant que relation" (esse ad) qui relie la personne humaine à l'autre, qui va de la personne humaine à l'autre.
Il introduisit aussi la relation "esse in" (être dans) qu'il reconnut accidentelle pour l'homme et substantielle (subsistante) chez Dieu.
Convaincu que "la personne (à fortiori, divine) c'est la relation", saint Thomas chercha également à établir et à proposer des correspondances rationnelles entre les personnes divines.
En particulier, par l’opération dite d'"appropriation" qui consiste à attribuer à Dieu certaines spécificités humaines, il s’efforça d'articuler en Dieu, les trois concepts relation, personne et essence (l’appropriation avait été reconnue et adoptée au concile de Constantinople en 381).
Rapportons l’argumentation de saint Thomas :
"Le nom personne signifie la relation in recto et l'essence in obliqua : non pas toutefois la relation en tant qu'elle est relation, mais en tant qu'elle est signifiée par mode d'hypostase.
De même, personne signifie l'essence in recto et la relation in obliqua : en tant que l'essence est la même chose que l'hypostase : or l'hypostase est signifiée en Dieu comme distincte par relation et, ainsi, la relation, signifiée par mode de relation, tombe in obliqua dans la notion de personne." (cf. Somme théologique - 1, 29, 4).
Exprimé différemment,
"Qui" discourt in recto de la personne de Dieu (qui, dans le discours, privilégie la personne de Dieu) sous-entend ipso facto, l'essence divine,
et, vice versa, "qui" discourt in recto de l'essence divine (qui, dans le discours, privilégie l'essence divine) sous-entend, ipso facto, la personne de Dieu.
En d’autres termes, l’argumentation thomiste était censée répondre à la problématique :
Comment concilier personne divine et essence divine sachant que ces concepts ne relèvent pas du même "réalisme" ?
La problématique "essence - personne" est d’ailleurs toujours d’actualité puisque, aujourd'hui encore, les philosophes et les théologiens ignorent les interactions permanentes entre les au-delà(s) du monde et le réel, c’est à dire entre ce qui est potentiel et créé, transcendant et matérialisé, indifférencié et structuré.
Dès lors, l’humanisation par saint Thomas de l'état d'être de Dieu, en particulier des quatre relations hypostatiques réciproques et non symétriques :
du Père vers le Fils sous le couvert de paternité, du Fils vers le Père en filiation, du Père et du Fils ensemble vers l'Esprit comme spiration active, de l'Esprit vers le Père et le Fils ensemble comme spiration passive,
nous paraît une simple "conjugaison de présupposés".
Par la suite, les théologiens chrétiens cristallisèrent leur compréhension de l’essence de Dieu en des qualités a priori.
L’attendu :
"Nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru. Dieu est amour et celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu en lui."(cf. Bible – Première lettre de Jean 4, 16),
devint leur référence majeure.
*
|